Atlas des Sports

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La structuration oligopolistique du rugby à XV international

par Yvonnick Le Lay

planche publiée le 26 novembre 2023

Le rugby international est structurellement marqué par l’hégémonie politique et sportive des nations « historiques ». Bien que les investissements stratégiques opérés à partir des années 2000 par la fédération internationale de rugby à XV aient soutenu les progrès réalisés par les nations dites « émergentes », les modalités d’organisation d’une future Ligue mondiale, communiquées en mars 2023, confirment le leadership exercé par les nations majeures sur la gouvernance du rugby mondial.

Un cercle longtemps quasi-fermé des nations rugbystiques membres de la fédération internationale

1 Les fédérations historiques (anglaise, écossaise, galloise, irlandaise, australienne, néo-zélandaise et sud-africaine) ont longtemps pratiqué un entre-soi au sein de l’ex-International Rugby Board (l’actuelle World Rugby), que la France n’a intégré qu’en 1978. Leurs dirigeants ont imposé leur doxa de l’amateurisme aux clubs et aux joueurs de rugby à XV. Mais la spectacularisation et la compétition économico-médiatique croissante entre sports à partir des années 1980, dans un contexte de déréglementation des marchés télévisuels, ainsi que la concurrence du rugby à XIII professionnel les ont toutefois contraints à des évolutions stratégiques majeures. Le double enjeu était de conserver leur contrôle sur les joueurs de haut niveau et leur monopole sur l’organisation des compétitions internationales. Alors que la Coupe du monde quadriennale est adoptée à la suite de la tentative de création d’un championnat professionnel privé d’échelle internationale par l’Australien David Lord en 1983, l’ouverture du rugby à XV au professionnalisme en 1995 est la réponse aux deux projets concurrents élaborés par les magnats australiens de l’audiovisuel Kerry Packer et Rupert Murdoch. Concomitamment, l’ex-IRB s’est ouverte à un grand nombre de nouvelles nations, comme en témoigne leur représentation dans les compétitions internationales et leur participation aux phases de qualification de la Coupe du monde de rugby masculin (figure 1).

Figure 1 : La forte croissance du nombre de nations automatiquement qualifiées ou ayant participé aux phases de qualification à la Coupe du monde de rugby masculin

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Sources : https://www.rugbyworldcup.com/2023/qualifiers

Lors de la Coupe du monde en 1987, 9 nations invitées, nouvellement membres de l’ex-IRB, se sont jointes aux 7 nations historiques (le Zimbabwe ayant remplacé l’Afrique du Sud, quasi-exclue du rugby international entre 1977 et 1992 en raison de l’apartheid). Les phases de qualification pour la Coupe du monde 2023 ont été perturbées par la pandémie du Covid-19.

La volonté de soutenir le développement rugbystique des nations émergentes

2L’ex-IRB a donc intégré tardivement les enjeux économiques et médiatiques du spectacle sportif de haut niveau. La société organisatrice, Rugby World Cup Limited, a mis en œuvre une stratégie marketing pour à la fois susciter un engouement international autour de cette compétition, structurer un vaste réseau de partenaires et augmenter largement les revenus de retransmission télévisuelle qu’elle monopolise. Ainsi, cette compétition a progressivement acquis un large rayonnement transnational, devenant le troisième évènement sportif d’échelle mondiale réunissant le plus large public, après les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football. La croissance exponentielle des bénéfices engrangés par World Rugby (figure 2) lui a permis de financer des investissements stratégiques dans les nations émergentes, c’est-à-dire celles qui ont été régulièrement qualifiées en Coupe du monde depuis 2003 (figure 3). La valorisation de la «glorieuse incertitude du résultat» nécessite en effet d’accroître leur degré de compétitivité sportive. Mais simultanément, World Rugby a investi dans la consolidation de la qualité de jeu des nations majeures, pour soutenir la compétitivité commerciale et médiatique du rugby international. Aussi, un rapport officiel de World Rugby, publié à la suite de la Coupe du monde 2019, confirme que l’écart de performance sportive entre les deux catégories de nations n’a guère évolué, la qualification des Fidji en quarts de finale en Coupe du monde en 2007 et la double victoire du Japon contre l’Écosse et l’Irlande en phase de poules en 2019 y faisant figure d’exception.

Figure 2 : La Coupe du monde de rugby masculin, un succès commercial

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Sources : World Rugby, “Year in review 2015” http://publications.worldrugby.org/yearinreview2015/en/1-1; Ernst & Young, “The Economic Impact of Rugby World Cup 2019”, 2020, https://assets.ey.com/content/dam/ey-sites/ey-com/ja_jp/news/2020/pdf/ey-the-economic-impact-of-rugby-world-cup-2019-en.pdf

Les succès d’audience établis lors de la Coupe du monde de rugby masculin (l’audience TV cumulée a atteint 857 millions de foyers à travers le monde en 2019, contre 678 millions en 2015), se doublent progressivement d’un intérêt croissant pour la Coupe du monde de rugby féminin (34 millions d’audience TV cumulée en 2017).

Figure 3 : Les nations qualifiées en Coupe du monde de rugby à XV masculin depuis l’édition 2003

https://atlas-des-sports.science/docannexe/image/599/img-3.svg

Sources : https://www.rugbyworld.com/tournaments/rugby-world-cup/all-the-countries-that-have-ever-played-in-the-rugby-world-cup-155719 (carte réalisée avec le logiciel Inkscape

La future Ligue mondiale confirme l’hégémonie partagée des nations majeures

3La persistance de l’écart entre ces deux groupes de nations rugbystiques s’explique notamment par l’organisation institutionnelle de World Rugby. Malgré une réforme des structures de gouvernance adoptée en 2015, en faveur d’une représentation internationale plus large au sein du Conseil, les nations majeures ont préservé leur hégémonie partagée, en conservant une majorité des voix cumulées (30 sur 51) qui leur assure collectivement une capacité de verrouillage sur les décisions majeures. La dichotomie est aussi liée à la réunion des fédérations nationales majeures dans deux structures privées, la Six nations Rugby Limited et la SANZAAR, qui possèdent respectivement les droits d’organisation du Tournoi des Six nations, et ceux du Rugby Championship dit «Four Nations» de l’hémisphère sud. Leur oligopole se confirme dans l’organisation de la future Ligue mondiale, sous le partenariat de la Six nations Rugby Limited et la SANZAAR, qui se substituera aux test-matchs internationaux d’été et d’automne à partir de 2026 (figure 4). Outre les dix nations membres de ces deux sociétés commerciales, ce tournoi organisé tous les deux ans réunira deux autres nations invitées. Compte tenu du classement mondial actuel, et de l’intégration depuis 2022 d’une franchise fidjienne dans le Super Rugby, le championnat des franchises australiennes et néo-zélandaises, le Japon et les Fidji sont en position favorable. Simultanément, World Rugby organisera une autre compétition où concourront douze nations de rang inférieur, en prévoyant un système de promotion-relégation entre les deux divisions. Cependant, ce système ne sera opérationnel qu’à partir de 2030, ce qui risque d’empêcher la quasi-totalité des équipes des nations émergentes de progresser manifestement en affrontant des nations de premier rang. Leur qualification future en phase finale de la Coupe du monde demeure une chimère.

Figure 4 : La dichotomie persistante entre nations majeures et nations émergentes de rugby à XV

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Sources : https://www.world.rugby/organisation/governance/structure/council, https://www.rugbyworldcup.com/about/history. Données chiffrées récoltées par l'auteur, carte réalisée avec le logiciel Inkscape.

Aux voix détenues par les différentes nations siégeant au Conseil de World Rugby s’ajoutent les 2 voix accordées à chacune des 6 grandes associations continentales: Afrique, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Asie, Océanie et Europe. World Rugby a établi en 2014 une hiérarchie des équipes nationales en 7 niveaux. Les 3 premiers sont le High Performance Tier 1, le High Performance Tier 2 et le Performance 1.

Pour citer ce document

Yvonnick Le Lay, 2023 : « La structuration oligopolistique du rugby à XV international », in L. Lestrelin, Y. Le Lay, F. Madoré, S. Loret & S. Charrier Atlas des Sports [En ligne], eISSN : 2971-4133, mis à jour le : 26/11/2023, URL : https://atlas-des-sports.science:443/index.php?id=599, DOI : https://doi.org/10.48649/asds.599.

Bibliographie

Chaix P., « L’harmonisation du calendrier, un problème politico-économique », P. Chaix (dir.), Le nouveau visage du rugby professionnel français. Argent, succès et dérives, Paris, L’Harmattan, 2015, p. 191-204 https://shs.hal.science/halshs-01348716v1.

Kitson R., « World Rugby to reject plate competition for emerging nations at World Cups », The Guardian, 04/10/2023 https://www.theguardian.com/sport/2023/oct/04/world-rugby-to-reject-plate-competition-for-emerging-nations-at-world-cups.

Nel B., « World Test League set to start in 2026 », SuperSport, 01/07/2023 https://supersport.com/rugby/international-rugby/news/9b70c8f5-bed6-475b-8778-8fe86de5f09b/world-test-league-set-to-start-in-2026.

Newboult C., « World Rugby insist they will protect tier two sides in latest Six Nations/SANZAAR venture », Planet Rugby, 24/07/2023 https://www.planetrugby.com/news/world-rugby-insist-they-will-protect-tier-two-sides-in-latest-six-nations-sanzaar-venture.

« Rugby Word Cup 2019 – Rapport statistique », World Rugby, https://www.world.rugby/news/691225

Index géographique

  • Australie
  • Afrique du Sud
  • Fidji

Résumé

Le rugby international est structurellement marqué par l’hégémonie politique et sportive des nations « historiques ». Bien que les investissements stratégiques opérés à partir des années 2000 par la fédération internationale de rugby à XV aient soutenu les progrès réalisés par les nations dites « émergentes », les modalités d’organisation d’une future Ligue mondiale, communiquées en mars 2023, confirment le leadership exercé par les nations majeures sur la gouvernance du rugby mondial.

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